03-10-2019 : Revue de presse : La planification de soins

Date: 
Jeudi 03 Octobre 2019

Prémices d’une scission de la Sécu

PAR ERIC BURGRAFF-  Le Soir, 13-10-2019 

Le gouvernement flamand veut créer sa propre commission de planification médicale. Les francophones y voient une manœuvre pour forcer une scission de la Sécurité sociale.

Il y a, dans les déclarations de politique régionale, des petites phrases qui veulent dire beaucoup. Le « Regeerakkoord » (accord régional) du gouvernement flamand 2019-2024 n’échappe pas à la règle. Ainsi, peu de francophones se sont émus des quelques lignes sur le quota de médecins (les fameux numéros Inami) glissées dans le chapitre dédié à l’enseignement supérieur. « La Communauté flamande dépend du gouvernement fédéral », (r)assurent en préambule les rédacteurs de l’accord. Avant de poursuivre : « En Flandre, nous continuons d’exiger une répartition correcte des numéros Inami entre les Communautés et le remboursement de l’excédent accumulé par la Communauté française dans le passé. » La chanson est aussi connue que Le plat pays de Brel.

La suite l’est beaucoup moins et va beaucoup plus loin puisque l’accord lance : « Dans le même temps, la Flandre mettra en place sa propre commission de planification afin de déterminer les besoins flamands en soins de santé. » C’est sur la base des recommandations de cette nouvelle commission que « le nombre d’étudiants admis dans la formation de médecin et de dentiste sera déterminé et non plus uniquement sur la base de l’avis fédéral que la Flandre est la seule à suivre depuis vingt ans ».

On résume. Alors que le dossier des numéros Inami – donc de la force de travail médicale – empoisonne les relations entre Communautés depuis des années, nos voisins du nord remettent de l’huile sur le feu : l’avis de la commission nationale de planification, qui joue tant bien que mal la carte de la neutralité, ne suffit plus à la Flandre. À l’avenir, c’est sur la base de sa propre analyse, réalisée par sa propre commission, qu’elle fixera le nombre d’étudiants admis à suivre des études de médecine et dentisterie dans ses universités. Grave ? Potentiellement, car instaurer ses propres règles en la matière, c’est aussi inviter les francophones à faire de même, mais c’est surtout se diriger, à terme, vers une scission pure et simple de la Sécurité sociale. Et c’est mettre la pression sur les formateurs du prochain gouvernement fédéral.

Le verre à moitié plein

Au syndicat médical GBO (le Groupement belge des omnipraticiens), on se montre d’abord prudents. « On peut lire les choses de manière positive : la Flandre cherche à mettre en place une commission de planification pour déterminer les sous-quotas en médecine (NDLR : le nombre de praticiens dans chaque spécialité) », dit Jean-Noël Godin, directeur du GBO. « Nous en profitons pour réclamer avec force qu’on en vienne à une fixation de numéros Inami sur la base d’une estimation des besoins réels et non plus du passé ou d’artifices politiques. » Le GBO se dit aussi inquiet : « Oui, on peut aussi voir derrière cette déclaration les prémices de la régionalisation des soins de santé. C’est écrit dans les astres flamands, j’ai suffisamment de contacts avec eux depuis des années pour savoir que c’est ce qu’ils veulent. D’autant plus qu’ils considèrent que la Communauté française n’en fait qu’à sa tête dans cette matière. »

Le projet confédéraliste

Le docteur Paul De Munck, président du GBO, abonde : « Cela veut tout aussi bien dire que la Flandre peut, demain, considérer que les quotas fédéraux sont trop généreux pour elle. Si c’est cela, alors on a un gros souci… Y a-t-il encore un ministre fédéral dont la responsabilité est de couvrir des besoins en soins de santé du pays ? »

À la tête de l’Absym, le principal syndicat médical, le docteur Devos hésite entre inquiétude et désillusion. « Ces propos dans une déclaration de politique régionale, c’est au minimum faire preuve d’un discrédit profond à l’égard des membres flamands de la commission de planification médicale. Cela étant, les derniers avis de cet organe n’ont quand même pas été suivis par le monde politique… Le rôle de la commission est de faire une planification à dix ans ; or, avec l’évolution très rapide des pratiques et des techniques, c’est extrêmement complexe. J’en déduis donc que notre petit pays compte suffisamment d’experts reconnus pour créer des commissions supplémentaires… » De là à préfigurer une scission de la Sécu ? « Probablement pas plus qu’avant ; le confédéralisme pur et dur, c’est le plan de la N-VA et du Vlaams Belang. Je ne m’en réjouis pas, mais l’intérêt d’un pays, c’est d’entretenir la solidarité ; si elle n’est plus présente, quel est encore le sens d’un pays ? »