Grain à moudre

Date: 
Vendredi 30 Mars 2018

PLAT DU JOUR

Une mécanique infernale qui conduit à un monopole

Les généralistes qui se berçaient encore d’illusions quant à leurs libertés peuvent se laisser envahir par une saine colère face à la concentration qui s’opère depuis un moment sur le marché des logiciels médicaux. Avec la récente prise de contrôle du DMI Epicure par le groupe Corilus, on s’achemine vers un très inquiétant monopole. Inacceptable !

Il y a environ 10 ans, la plateforme eHealth est venue s’imposer comme interlocuteur unique entre autres en matière de transmission électronique des données dans la santé. Dans son sillage, des plans d’action pour l’informatisation des soins de santé ont été élaborés. Pour pousser les généralistes à franchir le pas, des primes ont vu le jour, et sont devenues peu à peu substantielles. Les autorités se sont montrées très actives pour multiplier les fonctionnalités et applications que les logiciels médicaux doivent obligatoirement intégrer sous peine de disparaître.

Un développeur, Corilus (dont le catalogue inclut divers types de produits : le logiciel CareConnect, la messagerie MediMail…), a investi massivement pour décrocher le leadership sur le marché, en s’appuyant sur une armée d’informaticiens. Il se raconte également qu’il aurait noué des liens privilégiés avec la sphère officielle de l’e-santé pour avoir une longueur d’avance sur des développements techniques essentiels, de telle façon à ce que les médecins usagers de son logiciel puissent avoir facilement et rapidement accès aux applications.

Fort de sa position, cet acteur dominant - et sans doute privilégié - facture aux généralistes un prix pratiquement trois fois plus élevé que d’autres fournisseurs de logiciel qui, de leur côté, éprouvent de plus en plus de difficultés pour suivre les adaptations qu’exigent les autorités. On peut se demander à quoi servent les primes accordées aux généralistes pour les inciter à s’informatiser, si elles sont automatiquement captées par le détenteur d’un quasi-monopole qui, en grossissant, a de plus en plus les moyens d’écraser ses concurrents.

Par ailleurs, l’informatisation de nombreuses procédures « médico-administratives » (le traitement des attestations de soins, l’introduction des demandes de Bf, l’établissement de certificats d’ITT…) fait diminuer les coûts des services liés à la santé. Les généralistes, par les formalités dont ils s’acquittent à l’écran, permettent des économies qui sont directement récupérées par un opérateur privé… Qui du reste a aussi veillé à faire son trou au sein des services hospitaliers, dans le domaine des transmissions de données entre professionnels, dans les pharmacies et dans les soins infirmiers.

Plus l’Etat va demander aux généralistes d’employer les e-services, plus cet offreur en position dominante pourra gagner d’argent…

 TROU NORMAND

L’embarras du choix… ou pas

Alors qu’en 2021, être informatisé sera obligatoire, le MG qui cherche un DMI dispose-t-il encore d’un réel choix ? On serait curieux de savoir ce que l’Autorité belge de la concurrence dirait de la concentration actuelle…

Lire dans ce Grain à moudre l’article « Une mécanique infernale qui conduit à un monopole »

FRAIS DU MARCHÉ

Menaces sur l’aide aux plus fragiles

Les populations précarisées sont de grosses consommatrices de soins hospitaliers, e.a. via les urgences. Parce que leur préoccupation première est de survivre, pas de se soigner - ou pas directement. Et parce qu’elles ne savent pas comment le système de soins et ses lignes fonctionnent. Par des mesures encourageant un meilleur accès au généraliste, on diminuerait les coûts et on augmenterait l’adéquation des soins.

De récentes études du KCE, de Médecins du monde et de l’INAMI indiquent, de façon convergente, que l’accès à la santé pour les plus démunis - et en particulier pour les sans-papiers, les personnes en situation irrégulière - laisse à désirer. Les aides existent, mais sont organisées de manière inappropriée. Le régime de ce qu’on appelle improprement l’AMU (pour « aide médicale urgente ») destinée à la population ne disposant d’aucun statut légal sur notre sol souffre d’un déficit structurel.

Dans le meilleur des cas, 20% seulement des populations concernées parviennent à atteindre des structures de première ligne. En revanche, elles font des soins hospitaliers une consommation quatre fois plus élevée que la moyenne nationale.

Le phénomène s’explique certes par l’état de santé moins bon des personnes vivant dans l’extrême pauvreté, mais tient aussi, essentiellement, à un mésusage du système de soins. Quand une personne est privée de ressources, sa préoccupation première est la survie, et non la santé. De plus, elle ne dispose pas des infos nécessaires pour accéder au médecin généraliste le plus proche. Si un problème médical survient, son seul recours est le service d’urgence des hôpitaux. La communication avec le médecin y est, dans bien des cas, difficile. Ce dernier est amené, plus qu’en d’autres circonstances, à devoir lancer des examens complémentaires ou à référer le patient à ses confrères spécialistes.

Cet engrenage infernal pourrait être enrayé par des mesures encourageant un meilleur accès au généraliste. Il en résulterait des diminutions de coûts et des soins plus appropriés.

Des contrôles, sans action sur les causes

Malheureusement… On est encore loin de ce scénario. Pour certains patients indigents, le passage à l’hôpital va s’apparenter à une excursion à Walibi : ils vont faire… toutes les attractions ! Ce n’est ni la « faute » de l’hôpital - qui doit résoudre un problème médical qui a eu largement le temps de s’aggraver - ni celle du patient - qui le plus souvent n’a pas la moindre idée de comment le système de soins fonctionne et est resté « hors circuit ».

Certains responsables politiques ont constaté des abus dans l’AMU, qui sont en réalité la résultante d’un système de remboursement peu approprié. Ne sont en effet pris en charge par le Fédéral, pour ces publics démunis, que les soins remboursés par l’INAMI, tandis que le reste est supporté par les CPAS. On peut pourtant se poser des questions sur le bien-fondé de rembourser dans ce cadre des procréations médicalement assistées, par exemple.

D’autres décideurs font des crises d’hystérie à propos du remboursement des circoncisions. Sans doute préféreraient-ils devoir financer la prise en charge des complications de ces interventions, si c’est dans une arrière-boutique qu’elles se déroulent comme, dans le temps, les avortements.

Le vote d’une modification des règles de remboursement est intervenu mi-mars à la Chambre. Bien que la disposition soit encore fort imprécise, elle menace les médecins qui soigneraient ‘abusivement’ les personnes en situation irrégulière.

Le GBO craint que ces changements soient surtout porteurs d’un accroissement du contrôle et de la répression envers les médecins, sans réelle action sur les causes des coûts excessifs ni de mesures concrètes pour organiser des soins plus adéquats.

 

 

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Cancer du sein : Maggie était dans le bon

En édictant une nouvelle règlementation réduisant les possibilités de dépistages remboursés du cancer du sein, la ministre Maggie De Block était au diapason des connaissances les plus récentes en santé publique. En vertu de celles-ci, le dépistage devrait s’adresser aux femmes de 50 à 70 ans (avec éventuellement élargissement à la fourchette 45-75).

Le consensus international prévalant actuellement veut qu’on limite le dépistage du cancer du sein aux femmes de 50 à 70 ans. Le remboursement d’un bilan sénologique doit toutefois être garanti à tout âge en cas d’antécédents familiaux ou, bien sûr, d’examen clinique suspect.

Le GBO regrette que la pression populaire qui s’est exercée dès la médiatisation de l’arrêté de Maggie De Block (diffusion de témoignages, pétition…) ait conduit à la suspension du texte. Des pressions plus cachées ont peut-être, elles aussi, contribué à éroder la détermination de la ministre de la Santé, émanant possiblement de certains radiologues, sénologues ou gynécologues.

Les cas individuels, les exceptions que les médias ont mis en exergue, aussi émouvants soient-ils, ne sont pas des arguments valables quand il s’agit de calibrer les dépistages de masse les plus efficaces. Sait-on que pour 1.000 dépistages, 10 vont s'avérer positifs, mais qu’un seul révélera un vrai cancer ? Les neuf autres patientes vont subir un choc psychologique majeur. Certains pays ont renoncé au screening massif et une recommandation parue dans le New England Journal of Medicine disait qu'il fallait avertir les patientes qu'un dépistage ne signifiait pas forcément un gain en termes de mortalité.

On peut se demander si tous les radiologues et gynécologues avertissent réellement les femmes des dangers et des risques des examens. Certains pratiquent des bilans sénologiques annuels, chez toutes les patientes, dès 35 ou 40 ans... Mais avec quels risques de cancers radio-induits?

Si la ministre Maggie De Block favorisait davantage le dialogue avec la médecine générale et ses représentants, le GBO aurait pu lui dire que, sur ce dossier précis, il lui apportait son soutien.

Le GBO estime par ailleurs que les médecins généralistes devraient bénéficier, durant leur formation de base et continuée, de davantage de cours de santé publique, de sorte à ce qu’ils soient mieux formés à cette démarche particulière.

 ASSIETTE À PARTAGER

Seul à se battre pour un mieux ?

Un confrère a mené un combat pour changer les normes en oxygénothérapie. Il confie au GBO regretter s’être senti isolé dans sa démarche. Voici la réponse qu'on peut lui faire.

« Cher Confrère,
Nous sommes enchantés de rencontrer par voie épistolaire un homme de cœur, d'esprit, de courage et d'obstination. 
Bien sûr, ce combat au service de la population générale vous honore.
Ce combat obstiné pour revendiquer un droit inconditionnel de respirer ne semble avoir eu d'écho dans aucun cénacle. Et c'est très regrettable. 
Par ailleurs, l'analyse concernant la place si peu reconnue et si peu honorée de la médecine générale retient toute notre attention. Nous aurions pu penser, avant de vous lire passionnément, que nous étions bien peu à défendre l'honorabilité de cette place indispensable pour la santé publique.
Quant à votre solitude dans votre action, nous aurions pu vous dire, sans nommer Montesquieu comme vous le faites bien à propos, mais en convoquant simplement ce que la pratique du foot nous a appris étant gamins, avant que nous n'ayons plus le temps d'en faire, que jouer collectif est plus efficace que jouer perso.
C'est pourquoi, nous vous proposons de partager nos réunions, colloques, interpellations, de soir, de nuit, de week-end et de journée… qui s’intercalent entre nos consultations, visites à domicile, recyclages, formations... pour porter haut les revendications de nos confrères généralistes, obstinément, tenacement... et donner alors libre cours à toute l'influence que vous souhaitez exercer. 
Très confraternellement,
Le GBO »

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Les prochaines élections médicales, c’est pour juin, en toute vraisemblance. Le GBO compte sur votre voix, mais aussi sur votre vécu et vos idées pour fignoler encore son programme.

N’hésitez pas à venir partager vos préoccupations avec nous, à nous exposer vos revendications.

Si elles coïncident et enrichissent notre vision, nous les porterons ensemble !