Grain à Moudre 2

Date: 
Jeudi 16 Novembre 2017

Grain à Moudre n°2

LE PLAT DU JOUR

Une fameuse soupe

A la question de savoir QUI préside aux destinées de l’e-santé en Belgique, bien malin celui qui pourrait formuler une réponse limpide.

Il y a 15 ans, dans le sillage de projets fédéraux, l’Etat a misé sur des projets régionaux axés sur une collaboration entre les généralistes d’une part et les hôpitaux de l’autre. Les autorités tablaient sur l’énergie et le côté visionnaire de certains médecins, comme à Charleroi où de premières initiatives concrètes germaient déjà, avec notamment la naissance d’une association de télématique médicale.

Il y a 8 ans environ, les services de la Banque carrefour de la Sécurité sociale ont voulu prendre la main, avec dynamisme mais aussi un autoritarisme mal vécu par les médecins. Ce sont les célèbres services eHealth, comme la plateforme éponyme.

En 2014, tandis que la Belgique accentuait sa fédéralisation avec la 6ème réforme de l’Etat, l’e-santé devenait de plus en plus… nationale ! Depuis lors, il n’y a pas moins de six protagonistes institutionnels autour de la table : les trois Régions, la Santé publique, l’INAMI et eHealth, malheureusement plus concurrents que coopérants.

Expliquez-nous, y a-t-il moyen de faire plus compliqué ?

TROU NORMAND

L'Ordre des médecins recommande de signaler dans les sumehrs la dangerosité d’un patient. Le point 10 du plan e-santé prévoit de donner un accès direct à ces mêmes dossiers aux patients. Cherchez l’erreur.

SUGGESTION DU CHEF

L’e-santé, festin… ou poison ?

Des années durant, l’informatisation de la pratique a été un long fleuve tranquille, qui s’écoule en plaine et s’évase lentement mais sûrement entre des berges paisibles. Un tsunami gouvernemental en a dévié le cours, créant rapides et remous. Alors que le GBO a toujours plaidé pour une informatique au service du médecin, on est passé au médecin au service de l’informatique.

Les révolutions informatiques, loin des fantasmes, ont souvent subi des revers cinglants. Ainsi, une étude sur les objets connectés montre que 60 % des applications s’avèrent d’abord des échecs, et que c’est en impliquant toutes les parties concernées que ces « merveilles » deviennent vraiment utiles.

Les projets d’e-santé déchainent les passions, pour différentes raisons. La principale, c’est que le principe initial d’échange de données - essentiel, très objectivement, pour améliorer l’efficacité des soins et diminuer la surconsommation - se pare chemin faisant de multiples finalités. Il est question d’extraire les données à des fins de santé publique, d’aide à la décision. On envisage l’accès libre et direct au dossier par le patient. Il rentre aussi dans les intentions des « penseurs » de standardiser la consultation en travaillant par codification.

Toutes ces évolutions ne sont pas forcément mauvaises. Souvent, elles partent même de très bons sentiments. Mais les conséquences peuvent se révéler désastreuses. Est-ce que, dans les pays qui organisent l’accès au dossier par le patient, on note une amélioration de la qualité des soins ? On peut en douter, car des éléments diagnostiques souvent évidents se trouvent gommés des dossiers par crainte de conséquences médico-légales. De même, l’encodage structuré des consultations peut entrainer des pertes tangibles de qualité, des pertes de nuance, car il faut faire rentrer la consultation dans des cases prédéfinies. Cette contrainte est l’une des sources non négligeables de burn-out parmi les soignants aux USA. Il suffit de remplir un certificat médical avec la codification ICD 10 pour constater que ce qu’on encode n’a qu’un vague rapport avec la réalité.

“ L’informatique doit être au service du médecin. Malheureusement, on se dirige vers un médecin au service de l’informatique. Le GBO combat cette évolution toxique.”

La principale qualité d’une consultation médicale est la valeur de l’échange oral face à un patient. Un bel article du New England Journal of Medicine démontre que cette plus-value pourrait être chiffrée. Bien souvent, pourtant, elle se perd en raison d’impératifs économiques des institutions. Passer du temps à parler avec les patients n’a pas la rentabilité immédiate attendue.

Certains de nos décideurs croient dur comme fer que l’encodage de quelques symptômes dans un logiciel permettra de remplacer la médecine générale. Le GBO, lui, croit surtout que la bonne médecine ne se décrète pas par des ordres caporalistes. La bonne médecine ne répond pas à une vérité numérique noire ou blanche, mais suppose une infinité de nuances d’ombres et de lumières.

Le GBO revendique

que les projets d’informatique médicale restent cohérents et réalistes,

que des procédures qui n’ont pas prouvé une réelle valeur ajoutée ne soient pas imposées,

et que la sécurité des données médicales du patient et du médecin soit garantie par des systèmes aussi fiables que possible,

que le médecin soit protégé sur le plan juridique par des lois et sur le plan déontologique par un nouveau code de déontologie adapté aux développements des échanges numériques,

que le système de partage des données repose sur des valeurs sociétales non commerciales.

 

PRODUITS DU TERROIR

Désobéir

Parfois, des lectures nous font du bien ! Ainsi Frédéric Gros nous montre dans son ouvragerécent essai « Désobéir », publié chez Albin Michel, que notre soumission, notre servitude volontaire, a des effets délétères.

L'autorité repose sur trois piliers : la compétence, la vertu et la recherche du bien public. Quand les généralistes se réunissent pour concevoir des projets innovants, dans le but de garantir la continuité des soins à leurs patients, c'est au bénéfice de ces derniers et de leur propre équilibre de vie le week-end et en semaine. Les autorités ont voulu transformer cette démarche en un palliatif des recours abusifs aux urgences, avec des paramètres de rentabilité.

Rendons à César ce qui appartient à César : qui a favorisé l’expansion des services d'urgence ? Qui a rendu ceux-ci indispensables pour le financement des hôpitaux ? Qu'ont fait les autorités pour crédibiliser la relation thérapeutique plutôt que la technologie ?

Dès lors, n'est-il pas légitime de ne pas s'incliner face aux ukases des experts ? Ont-ils bien pris la mesure de la réalité du terrain généraliste ? Ont-ils pour but la recherche du bien commun ? Est-ce le concept de justice sociale et d’équité qui les guide ? Sont-ils compétents et vertueux à l’aune de ces principes fondateurs de notre société ?

Cette exigence des postes de gardes obligatoirement « au chevet » de l'hôpital, ce refus réitéré, « en attendant… », des subventions destinées aux gardes de semaine nous en font douter ! Ne devrions-nous pas soutenir davantage ceux qui nous défendent ? (ou, une variante : ne devrions-nous pas être plus nombreux dans notre défense professionnelle ? )

Divine surprise !

Le GBO/Cartel a souvent été bien seul pour porter et défendre la réforme de la garde généraliste, avec ses postes. Nous nous réjouissons que, lors du report du projet de Liège exigé contre toute attente par les représentants du cabinet De Block, l’attitude désinvolte de ceux-ci ait été dénoncée par les trois syndicats généralistes du pays. Cela devrait arriver plus souvent…

 

SPECIALITE DE LA MAISON

Données: la confidentialité assiégée

L’affaire de la revente de données de patients par des hôpitaux a suscité une réaction démocratique. Le GBO ne peut que se réjouir de ces protestations. Et s’alarmer quand un logiciel pour MG s’aventure sur une pente comparable.

La transmission de données de patients par certains hôpitaux à une société privée qui elle-même les revend pour exploitation marketing a donc fait grand bruit. Les arguments qui consistent à dire que les autorités ont mis en place des outils nécessaires à la tarification de l’activité des hôpitaux et que ces outils ont été détournés du but initial sont pertinents. On remarquera au passage les réactions disant « ce n'est pas illégal » (vrai) ou « cela n'a pas encore eu lieu côté gouvernemental » (faux).

Cette pratique existe aussi en dehors de la sphère hospitalière. Ainsi chez les généralistes, un logiciel propose-t-il une réduction de prix contre un partage de données anonymisées. N'est-ce pas là une preuve que le partage des données sensibles nécessite prestement un cadre règlementaire et des garanties données aux patients et aux médecins ?

Les Réseaux santé bruxellois et wallon sont aux mains de la profession. Ce n'est peut-être pas suffisant mais c’est vraisemblablement un bon préalable. Un jour, un député témoin du développement de l'e-santé avait commenté : "au moins, on pourra contrôler ce que les médecins font". Ce n'est pas d'actualité, mais certaines réflexions font frémir longtemps.

 

LA SOUPE AU CANARD

Tous pour un, un pour tous ?

Drôle de drame. Une société de soft est doucettement occupée à se hisser en position monopolistique en Belgique, non seulement au rayon des logiciels médicaux mais aussi dans tout ce qui touche à la santé, avec des softs pour infirmiers, kinés… et moult applications hospitalières. Vous avez dit bizarre ? Comme c'est étrange…

Il faut savoir que chacun qui emploie une application informatique le fait avec un programme. Pour pouvoir communiquer avec d’autres professionnels, il faut « traduire » l’information, avec des applications qu'on appelle des connecteurs. Et pour transporter l'information de manière cryptée, il faut des « autoroutes » sécurisées, ce qu’assure eHealth. Auparavant, les opérateurs privés qui véhiculaient l'information, par exemple entre hôpital et médecin généraliste, faisaient payer cher et vilain ce service de messagerie aux hôpitaux. On aurait pu croire que cela allait changer, vu l’apparition des autoroutes. De fait, maintenant, les généralistes devront payer 200 euros via leurs maintenances informatiques pour recevoir le courrier.

Les efforts que consentent les autorités pour pousser les médecins à partager électroniquement l’information ne sont donc pas perdues pour tout le monde…

Il existe encore des logiciels indépendants, mais ils éprouvent des difficultés à accéder aux nouvelles applications eHealth - ce qui ne semble poser aucun problème à la société en question. Prenez le renouvellement du certificat eHealth, par exemple. Demandez à vos confrères combien de temps cela a mis. Vous serez édifié.

Il y a trois solutions pour implanter l'informatique dans le cabinet du généraliste.

Primo, des logiciels indépendants qui répondent à un cahier des charges. Ils présentent l'avantage d’être orientés client, donc tournés vers les besoins des médecins, mais aussi l'inconvénient de ne pas être conçus comme des instruments de santé publique, et payants.

Secundo, un logiciel d’Etat, répondant probablement davantage à des critères sociétaux qu'aux exigences de la profession, c'est-à-dire sûrement pas très convivial - mais gratuit.

Tertio, il y a… ce monopole qui se dessine… et qui va sans doute à terme déboucher sur un produit ni attrayant ni bon marché. Actuellement, celui-ci est très performant, ce qui lui permet d'écraser la concurrence. Si vous évoquez le sujet avec des responsables de l'organisation des soins, tout le monde est au courant de la position dominante qui se conforte de jour en jour, mais il semble qu'actuellement, on soit dans l'impuissance la plus totale.

Le GBO est en tout cas décidé à mettre en lumière le dessous des cartes et les étranges connivences de cette firme avec certaines autorités.

 

SALADE DE FRUITS

Vous reprendrez bien un petit peu d’actu ?

Médicaments retard - Un vrai débat dans la dignité, svp -
Pas v(en)u, pas pris

Médicaments retard

Il existe actuellement, dans les maisons de repos passées à la PMI - cette délivrance de médicaments ensachés dans des rubans - une contradiction entre la pression exercée sur les médecins traitants pour qu’ils prescrivent dare-dare en cas d’épisode aigu et le temps que le médicament met à arriver au patient concerné. Un résident réclame un médicament de façon urgente un vendredi matin, il le reçoit le lundi soir. A quand un drame, dont la grande presse fera ses gros titres ? Une hospitalisation ou un décès dû à cette organisation loufoque de distribution de médicaments en MR(S) ?

Un vrai débat dans la dignité, svp !

Les opposants du GBO ont souvent peu d’arguments crédibles pour combattre notre syndicat. Alors, ils exploitent des recettes classiques comme la stigmatisation. Le GBO serait un repaire de disciples de Che Guevara, de complices, de collectivistes. La plupart des généralistes du GBO sont des indépendants, qui emploient du personnel et doivent faire tourner une entreprise dans un environnement libéral. Une autre recette est de s’attribuer les victoires du GBO quand celles-ci sont devenues incontestables, comme par exemple le DMG. Une troisième façon de décrier le GBO est de colporter que ses membres se posent en ennemis des spécialistes. C’est oublier qu’il est partenaire de coalition, au Cartel, du MoDeS et de l’ASGB. Le GBO demande seulement que le meilleur soin soit délivré au meilleur moment, au meilleur endroit par le prestataire le plus indiqué et au juste coût.

Ne pourrions-nous pas échanger dans un vrai débat, dans la dignité ?

Pas v(en)u, pas pris

D’après une étude du Syndicat neutre des indépendants, les rendez-vous brossés par les patients coûtent en moyenne 3.350 euros par an à un médecin. 6% des confrères seulement demandent systématiquement des indemnités aux patients qui n’ont pas décommandé. Ça compte, bien sûr, le manque à gagner. Mais tout dans cette problématique ne se résume pas à cet aspect-là. Perte il y a bien, mais pas que pour le médecin. L’autre grand perdant de cette incivilité, c’est le patient auquel on a dû refuser un rendez-vous parce que l’agenda était plein à craquer. Les rendez-vous « oubliés » érodent l’accessibilité.